Le 8 novembre dernier, en plein second confinement, le départ de l’édition 2020-2021 du Vendée Globe était donné. Les terriens que nous sommes ont vu partir autour du monde des skippers, femmes et hommes inspirants, dont nous avons suivi les aventures, les joies et les peurs, toutes les émotions d’une vie sur le fil, confrontée à des éléments particulièrement déchainés tout au long du parcours. A l’issue de cette édition exceptionnelle à bien des égards, nous avons voulu aller à la rencontre de la Directrice Générale de cet « Everest des mers », Laura Le Goff, à la tête d’une course qui a passionné, pendant des semaines, des millions de personnes à travers le monde. Un esprit clair, un regard bienveillant, avec le souci permanent de faire vivre la solidarité entre tous les acteurs, professionnels et bénévoles, de cet événement unique.
Entretien réalisé par les équipes de Bloch Consulting

Qu’est-ce qui restera à vos yeux l’image de cette édition 2020-2021 du Vendée Globe, la seconde pour vous au poste de Directrice Générale ?
Cette année, le Vendée Globe aura été totalement inédit à tous les niveaux. Un départ à huis clos, une attente insoutenable pendant le sauvetage de Kevin Escoffier par Jean le Cam, une course incroyable avec du suspense jusqu’à la ligne d’arrivée… Alors que le contexte sanitaire nous a imposé des mesures de distanciation, paradoxalement je dirais que cette 9ème édition a rapproché le Vendée Globe avec le public. Parce que la foule ne pouvait pas être présente dans le chenal, parce le Vendée Globe est une aventure humaine hors du commun qui fait rêver, plus que jamais la course a permis au plus grand nombre de s’évader en pleine pandémie. Personnellement, si je ne devais retenir qu’une image de ce Vendée Globe ce serait celle du départ, un départ organisé à huis clos complet. Voir ces 33 bateaux quitter le ponton après avoir salué leurs proches pour ensuite passer le chenal dans un silence religieux a permis de mettre en avant l’intensité de l’émotion de ces skippers qui partent seuls faire le tour du monde.

Le premier des défis que vous avez dû relever a sans doute été celui du maintien du village et du départ de la course le 8 novembre dernier dans le contexte du second confinement. Qu’avez-vous du mettre en oeuvre pour y parvenir ?
Organiser le Vendée Globe dans un tel contexte a impliqué des contraintes fortes face auxquelles il a fallu s’adapter en permanence tout au long de l’événement. Évidemment la première des victoires a été de réussir à donner le départ le 8 novembre dernier. S’agissant d’une course en solitaire et sans escale j’avais peu de doutes quant à la possibilité de maintenir l’épreuve sportive. Mais il nous a fallu élaborer un protocole sanitaire à destination des skippers eux-mêmes afin d’être sûr qu’ils partent sans être contaminés. En outre, en tant qu’organisateur notre défi était de pouvoir accueillir le public au sein d’un village qui se tient les trois semaines précédant le départ de la course. Le lien avec le public fait partie de l’ADN du Vendée Globe, c’était donc un défi majeur. En 2016, nous avions accueilli sur le village de l’événement aux Sables d’Olonne plus d’1,3 million de visiteurs et nous savions bien que dans le contexte de pandémie il ne serait absolument pas possible de reproduire le schéma à l’identique. Pour y arriver, nous avons su faire preuve d’adaptation et d’imagination afin de proposer aux autorités un protocole sanitaire pour le Vendée Globe. Par conséquent, nous avons réinventé notre process d’accueil du public. Par exemple, nous avons mis en place une e-billetterie entièrement gratuite afin de respecter la jauge qui nous était imposée. Cela nous a permis d’accueillir 15 000 visiteurs par jour avec une jauge de 5 000 personnes en même temps. En plus de ce système d’inscription préalable nous avons également repensé l’ensemble du parcours visiteur. Enfin, un certain nombre de mesures sanitaires ont été également instaurées. Nos objectifs ont été atteints puisque malgré ces contraintes, 93% des visiteurs qui se sont sentis en sécurité dans le village et ont donc accepté ces mesures.

Quelles leçons pouvez-vous déjà tirer de cette édition du point de vue de l’organisation ? Vous projetez-vous déjà vers l’édition 2024 ?
De toute évidence et malgré le contexte sanitaire, cette édition a été exceptionnelle et l’aura du Vendée Globe a encore grandi considérablement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Nous avons enregistré 1,3 million de visiteurs en plus sur notre site Internet et sur nos applications mobiles soient 11 millions d’utilisateurs au total. Les vidéos ont explosé puisque l’on enregistre 115 millions de vidéos vues en cumulé contre 71 millions en 2016 ! Le « Vendée Live », émission quotidienne, produite entièrement par le Vendée Globe a gagné 54% d’audience, soit 20 millions de vues en cumulé pour les émissions sur les plateformes du Vendée Globe. L’émission a également été diffusée sur Infosport +, soit plus de 36 heures de diffusion. Sur les réseaux sociaux, la communauté des fans du Vendée Globe a plus que doublé : 985 000 fans en cumulé, soit + 135% d’augmentation. La course virtuelle a également bénéficié de cet engouement et a enregistré plus d’un million de joueurs, soit plus du double d’il y a quatre ans (456 000 joueurs en 2016) ! Enfin les retombées média ont été fabuleuses, elles aussi malgré plusieurs éléments contextuels pas simples à contrer. En effet, nous faisions face à la Covid-19, qui a pris une très grande place dans l’actualité, et puis il y a eu les élections américaines, qui se sont également étirées sur tout le mois de janvier de manière exceptionnelle. Malgré ces éléments, le Vendée Globe a occupé une place à part dans l’actualité. Beaucoup ont découvert les vertus de notre sport, de ses acteurs et de l’événement. Cet engouement médiatique suscite des envies et il y a des chances pour qu’il y ait beaucoup de candidats pour 2024. Il faut donc en effet préparer la suite en annonçant les règles du jeu (qualifications, inscriptions, etc.) assez rapidement aux skippers et aux sponsors.

Vous avez pris la direction générale du Vendée Globe à quelques mois de l’édition 2016-2017. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en entrant dans l’univers de l’événementiel à la tête de « l’Everest des mers » ?
J’ai été surprise par l’état d’esprit des skippers. Qu’ils soient connus ou non, ils sont incroyablement accessibles, ce qui est plutôt rare dans le sport à haut niveau. Peut-être que la course au large en solitaire impose cette humilité que j’ai rencontré chez beaucoup d’entre eux. Je ne saurais le dire… Je me souviens aussi de leur bienveillance à mon arrivée à la direction générale de la course.

En quoi diriez-vous que votre parcours juridique et institutionnel vous a aidée dans votre poste de Directrice Générale du Vendée Globe ?
Maîtriser le droit permet de disposer d’une boîte à outils assez solide pour aider à la décision, évaluer le risque, sécuriser des relations contractuelles ou encore négocier des accords. C’est donc une formation intéressante d’autant plus que le Vendée Globe est organisé par une société d’économie mixte, la SAEM Vendée, qui lance plusieurs dizaines de marchés publics en vue de l’événement. Par ailleurs, j’ai toujours travaillé en Vendée et le fait de bien connaître les acteurs locaux a permis de gagner du temps au moment il a fallu prendre le poste seulement 6 mois avant la course en 2016. Je crois sincèrement qu’il est fondamental de partager les valeurs des principaux partenaires qui portent l’événement.

Quels objectifs poursuivez-vous dans votre pratique managériale et qu’attendez-vous prioritairement de vos collaborateurs ?
Nelson Mandela disait « Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès. » Je rejoins totalement cela, on ne peut rien faire seul, mais chacun a son rôle à jouer. La bienveillance a beaucoup de vertus, je pense qu’il est important de faire confiance aux autres, déléguer et mettre en valeur les talents de ses collaborateurs. J’ai constaté que cela était très bénéfique dans notre organisation. La crise sanitaire m’a finalement beaucoup enseigné là-dessus car il a fallu télétravailler plusieurs mois l’année de l’épreuve, manager à distance n’est pas forcément évident au départ. Mais comme beaucoup d’entreprises, nous nous sommes adaptés. En contrepartie, j’attends que mes collaborateurs soient loyaux et solidaires entre eux. Je leur demande aussi de respecter leurs engagements et de faire savoir quand il n’est pas possible de les tenir. En réalité, j’essaie d’appliquer un management de bon sens, basé sur des valeurs simples et universelles. Le Vendée Globe étant une incroyable aventure humaine sur l’eau mais aussi à terre, puisque les équipes travaillent ensemble quasiment 7j/7, le respect des uns et des autres est indispensable. Enfin, je tiens également à saluer l’engagement des 285 bénévoles mobilisés sur l’événement. Il va sans dire que le Vendée Globe c’est aussi une aventure collective incroyable…

Dernière question, comment gérez-vous la pression liée à vos responsabilités ? La pratique sportive a-t-elle une place particulière dans votre quotidien ?
Le Vendée Globe est une épreuve longue pour les concurrents mais aussi pour nous, organisateurs ! Je compare souvent sa préparation à celle d’un marathon, discipline que j’ai pu pratiquer. L’objectif est de « tenir » dans la durée. En outre, le Vendée Globe est l’épreuve de référence de la course au large, c’est pourquoi les attentes sont importantes à tous les niveaux : grand public, médias, partenaires, skippers, teams, etc. Il faut donc avoir l’esprit clair afin de prendre les décisions de manière posée. Et pour être bien dans sa tête il faut impérativement être bien dans son corps ! Avec l’expérience, j’ai appris à être plus à l’écoute de ce dernier et de ses besoins car je sais que même avec toutes ces précautions il y aura un temps de récupération indispensable à l’issue de l’événement. Les mois précédant l’événement, je me prépare de manière assez similaire à une épreuve sportive : repos, sport, alimentation saine et phases de déconnexion. Pendant l’événement, on ne maîtrise plus tous ces paramètres dont il faut se préserver en amont un maximum. Le sport a toujours fait partie de ma vie, il m’a enseigné la combativité ainsi que la résilience. J’ai essayé une multitude de sports, mais j’ai longuement pratiqué la danse classique, la course à pied et depuis plus récemment le Pilate ou encore le yoga. Mais ce que j’aime par-dessus tout et ce qui me ressource vraiment lorsque la pression est forte, c’est de pratiquer une activité physique en pleine nature : chausser des baskets pour partir courir en pleine campagne ou encore aller naviguer quelques heures !