Les clubs d’athlétisme peuvent-ils gagner à s’installer chez la plateforme des coureurs ? Treize millions de Français courent, mais seuls 345 000 d’entre eux sont licenciés à la Fédération française d’athlétisme (FFA). En faisant inscrire ses 2 600 clubs sur Strava, la FFA tente d’aller chercher les coureurs là où ils sont déjà, au risque de dépendre d’une plateforme qu’elle ne maîtrise pas.
Les clubs affiliés deviennent « officiellement présents » sur l’application, dit le communiqué commun de la FFA et de Strava, ce qui doit offrir aux licenciés « une nouvelle expérience digitale » et renforcer les liens « entre pratique en club et entraînement au quotidien ». Concrètement, chaque club affilié à la FFA disposera d’un espace où publier ses actualités, annoncer ses sorties, organiser des événements et échanger avec ses membres par messagerie. Rien de révolutionnaire sur le papier, mais le geste est révélateur : la Fédération accepte de venir sur le terrain d’un acteur privé plutôt que d’attendre que les pratiquants viennent frapper à sa porte.
Un vivier de treize millions de coureurs à portée de clic

L’arithmétique explique cette démarche. Selon l’observatoire du running réalisé par l’Union Sport et Cycle pour la FFA, treize millions de Français, soit un adulte sur quatre, déclarent courir, contre 7,8 millions en 2017. Entre 2024 et 2025, le nombre de finishers sur les courses est passé de 2,9 à 4,1 millions, une hausse de plus de 40 %. Le marché de 1,2 Md€ suit : la consommation de produits de running a progressé de 10 % entre 2023 et 2024, puis au même rythme en 2025, ce qui en fait le segment le plus dynamique de l’équipement sportif.
Or cette croissance profite peu au réseau fédéral, avec 345 000 licenciés seulement. La plupart des amateurs de course à pied s’entraînent seuls, ou en groupes informels, sans jamais passer la porte d’un club. Le communiqué le dit à sa manière en présentant cette présence comme un outil pour « accompagner le recrutement de futurs licenciés ». La logique est celle de la vitrine : être visible au moment où un coureur cherche un groupe pour progresser, dans l’application qu’il ouvre déjà chaque jour.
Ce que Strava vient chercher sous le maillot fédéral
Pour Strava, l’intérêt du label FFA est moins évident à première vue, et sans doute plus stratégique qu’il n’y paraît. La plateforme revendique plus de 200 millions d’utilisateurs dans plus de 185 pays, mais son terrain de jeu reste concurrentiel, entre montres connectées, applications d’entraînement et réseaux sociaux généralistes. Se présenter comme le point d’accès officiel au réseau fédéral français apporte une légitimité que la seule taille ne procure pas : celle d’une institution, avec ses clubs, ses entraîneurs certifiés et sa tradition.
« Les clubs jouent un rôle essentiel dans la vie des athlètes : ils créent du lien, encouragent une pratique régulière et donnent envie de progresser ensemble », résume Mel Jarrett, Director of Athletes and Community Partnerships chez Strava. La communauté est en effet devenue le cœur du produit. Le contexte fourni par la plateforme elle-même le confirme : les sorties de groupe de dix personnes ou plus se sont multipliées ces dernières années, et l’application s’est même muée, pour certains utilisateurs, en site de rencontres. En s’adossant aux clubs, Strava ancre cette dimension sociale dans le réel et installe durablement ses usagers dans son écosystème.
Reste la question que tout dirigeant de club est en droit de se poser : confier une partie de la relation avec ses adhérents à une plateforme privée, n’est-ce pas se placer sous sa coupe ? Les règles d’une application peuvent changer, tout comme ses conditions d’accès ou la visibilité qu’elle accorde aux contenus. Quid des données produites par les clubs et leurs membres ?
Emmanuelle Jaeger, présidente déléguée de la FFA, assume pourtant le pari en parlant d’une « opportunité unique » de « structurer des pratiques qui existent déjà dans nombre de nos clubs ». Elle ajoute que ces outils sont « devenus incontournables pour animer leur communauté, fidéliser leurs adhérents et offrir davantage de flexibilité dans leur pratique ». Beaucoup de licenciés utilisent déjà Strava, et la Fédération se contente d’officialiser l’existant.