A quelques jours du départ de la 108ème édition du Tour de France à Brest le 26 juin, Bloch Consulting est allé à la rencontre de Christian Prudhomme, directeur, depuis 2007, de la plus mythique des courses cyclistes du monde. Journaliste, comme ses illustres prédécesseurs, Christian Prudhomme a déjà eu plusieurs vies en une, et nous fait le plaisir de partager ses expériences, ses émotions et, plus que tout, certaines des plus belles rencontres faites par ce passionné de sport, du Tour et de la France.

Vous avez passé plus de 20 ans en tant que journaliste sportif, pour France Télévision notamment, à la tête de Stade 2 de 2000 à 2003, mais aussi pour L’Equipe TV en tant que rédacteur en chef dès sa création, pour Europe 1, La Cinq ou LCI. Quel est votre souvenir le plus marquant de cette première carrière de journaliste ?
J’ai été journaliste pendant 18 ans, je suis issu de l’école de journalisme de Lille et mon premier stage a été à RTL (été 85). L’un des moments marquants de cette expérience dans la première radio de France fut à la fin du stage, lorsque le patron des sports de l’époque, Guy Kedia, a sorti son téléphone pour m’aider à être recasé. La 5 fut mon premier CDI, une aventure inoubliable, largement grâce au rally raid et notamment le Dakar (qui durait 3 semaines à l’époque). Contacté par Pierre Cangioni, créateur de téléfoot sur TF1 et rédacteur en chef des sports sur la 5 j’ai aussi pu participer, comme petite main, à la création de la rédaction de la 5. Cette aventure a duré 4 ans et 8 mois et j’en ai conservé de nombreux amis. Naturellement, je me dois de citer Patrick Chêne, qui m’a appelé au printemps 99 et m’a permis d’aller à France Télévisions. Le directeur des sports suivant m’a mis à la tête de Stade 2 et surtout aux commentaires du Tour de France, faisant écho à mon expérience de commentateur des championnats du monde de cyclisme à Chambéry (89/90/91). Au cours de votre carrière, il y a des médias et des gens qui font que vous grandissez : il s’agit d’être au bon moment au bon endroit, avec des gens qui vous font confiance. Ce sont des gens qui ont énormément compté pour moi.

Quand vous avez commencé votre carrière de journaliste, le fait de commenter un jour le Tour de France était un objectif ?
Complètement. Je suis devenu journaliste grâce au Tour de France : nous l’écoutions à la radio avec ma famille dans mon enfance et nos étés étaient rythmés par la lecture de L’Equipe et du Parisien. J’ai rêvé d’être journaliste grâce au Tour, d’être commentateur du Tour et je suis ensuite devenu directeur du Tour, en 2004, grâce à cette expérience de commentateur. Cette prise de poste se fut en 2 tours : en 2001, Jean-Marie Leblanc, directeur du Tour de l’époque, me prend à l’écart et me dit «il faut que je te dise quelque chose: j’aurais aimé que ce soit toi après moi, mais ce ne sera pas toi parce qu’on a pris quelqu’un de très bien». A l’époque, je ne comprends pas mais ça me reste dans la tête. Deux ans plus tard, le 12 avril 2003, la veille de Paris Roubaix, Jean-Marie Leblanc m’explique que Daniel Baal va partir, et me demande si je suis intéressé. Je dis immédiatement oui, notamment parce qu’il avait mis la petite graine dans ma tête deux ans plus tôt. C’est un moment très fort parce que le 12 avril 1992, les 800 salariés de la 5 se sont retrouvés au chômage et j’en faisais partie. Ce qui était incroyable fut que Jean-Marie Leblanc, qui est un monsieur humble, me demande si ça me dérange qu’il reste encore 2/3 ans. J’ai vraiment été adoubé par Jean-Marie Leblanc qui n’a pas fait un RDV avec les élus sans moi pendant 3 ans – car la clé sur le Tour est le lien avec les élus. Il m’a appris beaucoup de choses sans forcément me les dire.

Même si vous avez côtoyé le Tour de France comme journaliste et commentateur auparavant, nous imaginons qu’en prenant vos nouvelles fonctions vous avez dû avoir une période d’intégration dans ce nouvel univers professionnel. Qu’est-ce qui vous a le plus étonné et comment vous êtes-vous adapté ?
On ne s’imagine pas une seule seconde le travail qui existe derrière. Lorsqu’on est journaliste, on ne s’intéresse d’ailleurs même pas à cet aspect. Organiser le Tour de France c’est 250 réunions extérieures. Le terrain d’expression des cyclistes, c’est la route, qui ne nous appartient pas mais qu’on privatise pendant quelques heures de juillet. Ce sont beaucoup de rencontres, des liens avec des gens. Partout, nous sommes très bien accueillis. Je dis souvent «Je sais qu’après 18 ans de journalisme, je ne connaissais rien de la France» : il faut aller voir les gens, être au contact. La France est encore très rurale et je vois au quotidien combien les élus sont là pour faire avancer les choses pour leurs habitants. Nous organisons beaucoup d’autres épreuves que le Tour de France mais bien évidemment, les 3 semaines du Tour sont les plus importantes : c’est d’abord un défi pour les coureurs, mais également pour nous, organisateurs. C’est comme une vie pour 3 semaines: on passe par tous les sentiments, de bonheur, de joie, de déception, de malaise.

Vous avez fait appel à la responsabilité collective et vous avez réussi le tour de force de sauver le Tour 2020.
Comme de nombreuses personnes, je ne m’imaginais pas que la situation sanitaire prendrait ce tournant : mimars, nous vivons à travers la course Paris Nice cette évolution. Lors de son discours de confinement, Emmanuel Macron explique qu’il n’y aura pas d’événement jusqu’en juillet : je passe alors la journée suivante à appeler les élus locaux pour expliquer le report du Tour de France. Au final ce qui fut très impressionnant est que les audiences furent exactement les mêmes en septembre qu’en juillet, permettant à France 2 de tripler ses parts de marché. Nous avons bien travaillé mais nous avons aussi eu de la chance : «il ne faut compter que sur soi mais on ne peut rien faire sans les autres», un peu à la manière du cyclisme, où un leader d’une équipe ne peut pas gagner sans bons coéquipiers.

Combien de personnes mobilisez-vous sur l’organisation ? A la fois salariés ASO et bénévoles.

Les bénévoles sont pris par les collectivités. Chez ASO, tout le monde est payé: 300 salariés permanents, renforcés par des équipiers, souvent très amoureux du vélo, pour atteindre 800 personnes environ. La caravane, c’est 600 personnes environ. Le Tour c’est la plus grande course cycliste du monde mais c’est tellement plus que ça : c’est de l’histoire, de la géographie, de la découverte, de l’évasion. Depuis le début de l’année, sur les différentes courses que nous organisons, ce sont les meilleures audiences que nous réalisons : les gens ont besoin de s’évader, de rêver avec des champions, de voir des paysages. L’an dernier, on l’a vu également : je dis souvent que le Tour, c’est 3500km de sourires. Pour la première fois, j’ai été soulagé à l’issue de la 2ème journée du Tour, lorsque tous les tests étaient négatifs et que j’ai su qu’on irait au bout.

Dans ce contexte d’incertitudes à la fois sanitaires, économiques et sportives, comment se sont adaptées vos équipes ?
Ce qui était étonnant fut que les équipiers ont réussi à se débrouiller pour être là quand même en septembre. Pour les salariés d’ASO, à partir du moment où les nouvelles dates du Tour ont été données, il y avait de nouveau un objectif : Jean Castex m’avait dit “29 août, vous pouvez être raisonnablement optimiste” et j’avais repris à tour de bras cette expression dans les médias. Evidemment, il fallait rassurer les élus, partenaires, chaînes TV : je n’ai jamais autant appelé les élus. Cela nous a permis de tisser des liens encore plus forts. Les gens se sont très bien adaptés: à ASO, nous avons un rôle de leader et avons aidé d’autres organisateurs. Nous avions conscience de la chance de faire ce qu’on fait, alors que d’autres secteurs étaient encore à l’arrêt. Un an avant, jamais je n’aurais imaginé qu’un Tour de France se terminerait en septembre. A l’époque, on nous avait demandé «est-ce que vous pouvez changer les dates du Tour» et mon adjoint et moi avions répondu en même temps «non» ; mais à un moment, lorsqu’il n’y a pas d’autres solutions, on s’est dit qu’il fallait bien essayer.

Le Tour de France 2021 s’annonce-t-il dans un contexte un peu plus serein ?
Oui car en ce qui concerne le Tour en lui-même, l’organisation avec les coureurs, les équipes, etc, nous aurons toujours le système de bulles, tests PCR, gels hydroalcooliques, etc. Pour le public, nous sommes encore dans l’attente pour savoir si la date du 30 juin pourrait être décalée au 26 juin, date de départ du Tour, ce qui nous permettrait d’avoir une doctrine qui soit la même pour les 3 semaines du Tour. Aujourd’hui, ce n’est pas garanti.

Le Tour de France est un mythe sportif qui dépasse largement les frontières françaises et l’univers du sport. C’est un fait social majeur. Comment gérez-vous, à titre personnel, cet impact social du Tour, qui entraîne forcément une médiatisation intense, positive comme négative ?
Je connais les qualités absolument nécessaires pour être directeur du Tour : l’une d’entre elles est de pouvoir s’exprimer. Si je n’avais pas été journaliste, je ne pourrais pas faire ce que je fais : connaître les médias et comment cela fonctionne fut un atout énorme. Il faut également aimer les gens, ne pas être égoïste : le Tour de France vous rapproche des autres mais vous éloigne également des autres, par le temps passé. Je suis tout le temps directeur du Tour : quand je vais au restaurant, les gens se disent que c’est en rapport avec le Tour de France. Partout en dehors de Paris, on va me reconnaître. Directeur du Tour n’est pas un métier, mais une mission : c’est pour moi un privilège extraordinaire. Quand on a été journaliste, on ne voit pas la pression de la même manière : la pression existe et n’existe pas, c’est plutôt une question de comment on la reçoit. Il y a ce décalage, que je ressens d’autant plus fort que je suis journaliste, c’est le métier de ma vie. Le directeur du Tour de France a toujours été journaliste : pour moi, c’était sortir par le haut mais sans quitter entièrement le monde du journalisme. Je croise des journalistes en permanence, donne des interviews tous les jours quasiment. Comment on vit avec cette pression là? Parfois le verre de vin du soir fait du bien. J’ai l’immense chance d’être bien entouré professionnellement, avec des gens en qui j’ai une confiance entière : il existe un socle qui avance ensemble et sur lequel je n’ai aucune question à me poser. Après, j’ai besoin de marcher, de discuter, de parler, pour décompresser.

Aujourd’hui vous incarnez le Tour de France. Vous voyez-vous faire autre chose un jour ?
Aujourd’hui non, j’adore le Tour de France. Le journalisme est le métier de ma vie, le Tour c’est ma vie depuis 17 ans, à chaque instant. Dans ma vie, tout est guidé par le Tour et je ne me vois pas faire autre chose.

Entretien réalisé par les équipes de Bloch Consulting