En actant la fin de ses programmes en endurance et en rallye-raid, tout en confirmant son engagement en Formule 1, Renault opère un arbitrage stratégique majeur. Derrière la lecture sportive, la décision révèle une logique de concentration budgétaire, de valorisation d’actif et de repositionnement industriel dans un marché automobile sous tension.
La sortie de l’endurance et du rallye-raid ne constitue pas un simple ajustement sportif. Elle s’inscrit dans un mouvement de rationalisation plus large engagé par Renault, confronté à des impératifs de transformation industrielle, d’électrification accélérée et de discipline financière. Dans ce contexte, la Formule 1 conserve un statut à part. Malgré des performances sportives négatives de Alpine F1 Team, la discipline demeure la plateforme la plus puissante en matière d’exposition mondiale. Avec plus de 1,5 milliard de téléspectateurs cumulés par saison et une croissance marquée sur le marché nord-américain, la F1 offre une visibilité que ni l’endurance ni le rallye-raid ne peuvent égaler.
Pour un constructeur généraliste en mutation, la F1 reste un outil d’image premium, un levier B2B pour les partenaires et un actif stratégique dans un environnement où les équipes voient leur valorisation dépasser les 2 à 3 milliards d’euros.
« Depuis 2024, Alpine a élargi sa gamme de produits, passant d’un modèle unique à une offre de trois, et a récemment annoncé une croissance à trois chiffres. Malgré ce résultat encourageant, les défis actuels de l’industrie automobile imposent à la marque de revoir ses ambitions initiales, peut-on lire dans un communiqué. Elle a ainsi décidé de mettre en oeuvre plusieurs mesures pour assurer sa pérennité, parmi lesquelles figure la fin de son engagement dans le Championnat du Monde d’Endurance FIA à l’issue de la saison 2026, pour concentrer ses efforts sur le Championnat du Monde FIA de Formule 1. »
« Bien que nous regrettions de ne pas pouvoir continuer en WEC après cette saison, nous concentrer sur la Formule 1 nous offre une plateforme unique à partir de laquelle nous pouvons accroître la notoriété de la marque conformément à nos ambitions en matière de croissance produit et marché », précise dans ce même communiqué Philippe Krief, le patron de la marque au A fléché.
Fin de cycle en endurance et en rallye-raid

La saison 2026 sera ainsi la dernière d’Alpine en Championnat du monde d’Endurance et de Dacia en Championnat du monde de rallye-raid. La dynamique sportive n’est pas à l’origine de la décision. Si on prend le cas de Dacia, le programme en rallye-raid a débuté au Rallye du Maroc 2024, avec une victoire à la clé. Trois participations au Dakar étaient annoncées à l’origine mais il n’y en aura finalement que deux puisque la marque roumaine voit son engagement stoppé plus tôt que prévu, en fin d’année après une victoire sur le Dakar 2026 avec Nasser Al-Attiyah au volant.
« L’engagement de Dacia en W2RC a atteint ses premiers objectifs majeurs, notamment avec une victoire au Dakar en 2026, explique la marque. Ce programme a permis de tester des technologies dans des conditions extrêmes, de renforcer l’identité de la marque et d’accélérer notre compréhension de solutions bas carbone, comme les carburants durables. Aujourd’hui, dans un contexte automobile exigeant qui impose des choix stratégiques clairs, Dacia doit capitaliser sur les enseignements tirés de cette aventure. La marque recentrera ainsi ses efforts sur son coeur de métier, avec l’ambition de continuer à proposer des véhicules robustes, essentiels et accessibles. »
Ces retraits marquent la fin d’une séquence ambitieuse, mais coûteuse. L’hypercar en endurance comme les projets en rallye-raid impliquent des budgets significatifs, des développements technologiques spécifiques et une logistique lourde, pour des retombées médiatiques plus fragmentées.
Dans un environnement économique où chaque euro investi doit démontrer un retour mesurable, la multiplication des programmes sportifs devient difficile à justifier. La décision traduit un arbitrage classique dans l’industrie automobile contemporaine : concentrer les ressources sur un seul programme mondial à forte exposition plutôt que disperser les investissements sur plusieurs disciplines.

Les pilotes, dont Sébastien Loeb chez Dacia Sandrider, se retrouveront sur le marché en fin de saison. Tous comme les ingénieurs et mécaniciens impliqués. Ce choix affecte mécaniquement l’écosystème : fournisseurs techniques, partenaires locaux, promoteurs et ayants droit voient disparaître un acteur historique du paysage.
La F1, actif stratégique ou actif à céder ?
Le maintien en Formule 1 alimente cependant une autre lecture. La F1 devient ainsi moins un programme sportif qu’un levier patrimonial. Tant que la valorisation progresse et que les revenus commerciaux (droits télévisés, sponsoring mondial, hospitalités) restent dynamiques, l’actif conserve un intérêt financier majeur. Depuis plusieurs saisons, le marché connaît une inflation spectaculaire. L’arrivée de capitaux américains, la stabilité du modèle économique fondé sur le plafonnement budgétaire (215 M$, soit 181 M€) et la croissance des droits médias ont transformé les équipes en actifs financiers particulièrement recherchés. Dans ce contexte, conserver l’écurie Alpine permet à Renault de préserver un actif rare et valorisable. Alpine F1 est détenue à 24 % par le groupe Otro, dans lequel on retrouve notamment l’acteur Ryan Reynolds et les sportifs Anthony Joshua, Rory McIlroy ou Patrick Mahomes. Une cession à moyen terme ne peut être exclue.
Une stratégie plus financière que sportive
Sur le plan purement sportif, le choix peut surprendre. Renault se retire de disciplines historiquement liées à son ADN tout en maintenant un programme dont les résultats restent en deçà des ambitions affichées. Mais analysée sous l’angle économique, la stratégie gagne en cohérence. Le groupe réduit son exposition financière, simplifie sa gouvernance sportive et concentre ses investissements sur la discipline la plus internationale et la plus valorisée. La transformation du modèle automobile (électrification, digitalisation, pression concurrentielle asiatique) impose des arbitrages sévères. Le sport automobile n’échappe pas à la logique de rendement et de gestion d’actifs.