Les bateaux neufs coûtent 45 % de plus qu’il y a quatre ans, les entreprises resserrent leurs budgets et la flotte au départ de la Route du Rhum dimanche prochain passe de 138 à 117 unités. Crise de financement ou simple décrue après des années fastes ?
Dimanche, au départ de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), la ligne de départ la Route du Rhum comptera des absents de poids. Thomas Ruyant, dernier vainqueur de l’épreuve en Imoca, a renoncé fin septembre alors qu’il venait de mettre à l’eau un foiler flambant neuf. Il lui fallait 2,5 M€ pour s’élancer. « Nous n’avons pas trouvé la collaboration avec un partenaire qui nous permette d’être à Saint-Malo dans de bonnes conditions », a-t-il expliqué. Erwan Le Roux, double vainqueur en Ocean Fifty (2014, 2022), a fait le même constat : « Malgré tous mes efforts ces derniers mois pour embarquer de nouveaux sponsors (…), je n’ai pas réussi à réunir les moyens nécessaires pour prendre le départ sereinement. » Deux champions absents sur la ligne de départ : le fait dit quelque chose de l’état du marché, mais il ne dit pas tout.
Des bateaux plus chers, des budgets sous tension
Le ralentissement du commerce international, les tensions géopolitiques et l’approche de l’électionprésidentielle ont poussé de nombreuses entreprises à serrer la vis sur le sponsoring sportif. La course au large subit ce resserrement de plein fouet, parce que la performance y repose sur des machines toujours plus sophistiquées, dont les coûts suivent l’inflation. Selon Le Télégramme, le prix des bateaux neufs a bondi de 45 % en moyenne depuis la dernière édition. Il faut compter environ 1 M€ pour un Class 40, et jusqu’à 25 M€ pour un Ultim, sans compter les budgets de fonctionnement annuels. Cette hiérarchie des coûts dessine une typologie des partenaires. Les grandes entreprises privilégient les Ultim ou les Imoca, tandis que les ETI et les PME s’investissent plutôt dans les Class 40. Or ce sont précisément ces partenaires de taille intermédiaire qui se montrent aujourd’hui plus prudents, comme l’illustre la baisse du nombre de bateaux alignés : 138 en 2022, 117 cette année.
Une décrue, ou un retour à la moyenne ?
Faut-il pour autant parler de crise ? La lecture change dès que l’on élargit la focale. Certaines éditions de la Route du Rhum n’avaient compté que 50 à 70 concurrents au départ. Le chiffre de 117 reste donc très supérieur à ce que l’épreuve a longtemps connu. La voile sort d’une période particulièrement faste, et le secteur semble vivre une forme d’atterrissage.
Les deux explications ne s’excluent pas : la conjoncture a durci les arbitrages des annonceurs, mais elle s’abat sur un secteur qui avait atteint un sommet historique. Ce qui se joue, c’est moins l’effondrement d’un modèle que la difficulté de redescendre d’un palier devenu, pour beaucoup de projets, la référence implicite de leurs ambitions et de leurs équipes.
Le parcours du combattant des skippers
Pour ceux qui portent les projets, la nuance statistique pèse peu face au budget à boucler. Maxime Sorel a vu ses trois partenaires majeurs se retirer à l’issue du Vendée Globe 2024. Il a pourtant choisi de prendre le départ en Imoca avec un budget incomplet, au prix d’une préparation écourtée : il n’a quasiment effectué aucune sortie en haute mer cette année. Il n’a plus navigué au large depuis la Transat Café L’Or fin 2025. « On n’aura pas le même niveau de performance, d’autant plus que le bateau n’a pas évolué », reconnaît le skipper. Une campagne participative lancée avec l’association Vaincre la Mucoviscidose lui a finalement permis de rejoindre Saint-Malo.
Cette débrouille dit aussi comment le modèle évolue. Le skipper devient autant prospecteur que navigant, une part croissante de son temps passant à convaincre. Les budgets reposent de plus en plus sur une mosaïque de soutiens, avec des tickets d’entrée plus modestes. En Class 40, Sophie Faguet a dû fédérer 35 entreprises partenaires pour boucler sa campagne.
Les entreprises tendent par ailleurs à privilégier les projets dotés d’une forte dimension sociale. Cela ne protège pas pour autant les skippers les mieux armés. Initiatives-Coeur, dont l’engagement auprès de Mécénat Chirurgie Cardiaque a permis d’opérer 534 enfants atteints de malformations cardiaques, cherche encore un troisième partenaire auprès de Chocolats du coeur et de K-Line (groupe Liébot) pour compléter le budget de Violette Dorange.
La course au large vit sur des cycles longs, rythmés par ses épreuves les plus médiatisées comme le Vendée Globe et la Route du Rhum. Plusieurs skippers comptent précisément sur la visibilité de la « reine des transatlantiques » pour convaincre de nouveaux soutiens de les accompagner jusqu’au prochain Vendée Globe, en 2028. Le départ de dimanche fera ainsi office de vitrine commerciale autant que de course.

