Neuf ans après avoir été découvert et construit par Salomon, Mathieu Blanchard rejoint Kiprun, la marque trail/running de Decathlon. Au-delà du fait sportif, ce transfert révèle une recomposition des rapports de force entre marques, athlètes et marchés.
Quand Kiprun a officialisé la signature de Mathieu Blanchard (38 ans) pour trois saisons, une partie de la communauté trail a cherché le symbole du poisson d’avril. Le réflexe est compréhensible : depuis 2017, l’ultra-traileur franco-canadien et Salomon formaient l’une de ces associations que le sport fabrique parfois : un athlète, une marque, une identité fusionnelle. Blanchard avait été repéré par Salomon avec la Salomon Ultra-Trail Running Academy (SURA), puis intégré à la Team Internationale, propulsé sur les podiums de l’UTMB, victorieux de la Diagonale des Fous en 2024. Les dissocier relevait de l’impensable. Jusqu’à la semaine dernière.
Kiprun face à Salomon : la disruption par l’athlète
Ce qui rend ce transfert intéressant, c’est moins le nom qui part que la marque qui arrive. Pendant des années, Kiprun (née sous le nom Kalenji avant le rebranding de 2023) était synonyme de running accessible et populaire. Le haut niveau, ce n’était pas son terrain. Puis la marque nordiste a commencé à poser ses pions : ouverture d’un centre d’entraînement en altitude au Kenya, signature de Jimmy Gressier, champion du monde du 10.000 mètres en 2025, refonte totale de la gamme produit, et désormais lancement officiel sur le marché américain. Recruter Mathieu Blanchard dans ce calendrier, c’est envoyer un message à l’ensemble de l’industrie : Kiprun ne complète plus son catalogue, elle construit une légitimité trail à l’échelle mondiale. « L’arrivée de Mathieu s’inscrit dans la continuité de notre stratégie chez Kiprun. Nous avons construit une marque capable de rivaliser au plus haut niveau, tant par nos résultats en course que dans la manière dont nous concevons et développons nos produits. La capacité de Mathieu à lier performance et ingénierie, associée à sa volonté de transmettre, était une évidence pour Kiprun. Elle va nous permettre d’aller encore plus loin et de continuer à démocratiser notre sport », explique Anthony Dulieu, Directeur Général de Kiprun.
Blanchard, l’ingénieur-athlète

La vraie nouveauté de ce contrat n’est pas dans le nom sur le dossard. Elle est dans ce que Blanchard apporte en dehors des courses. Connu du grand public pour sa participation à Koh Lanta, cet ingénieur de formation, reconverti en sportif professionnel après avoir quitté son poste en 2019, il incarne ce profil hybride que les marques recherchent activement : quelqu’un capable de tester, d’argumenter, de co-concevoir. « La légitimité de Kiprun n’est plus à faire. Je vois les résultats de Blandine L’Hirondel, victorieuse de la Diagonale des Fous 2025, et de Thomas Cardin », explique Blanchard lui-même. « Aujourd’hui, mon épanouissement professionnel ne peut plus se limiter uniquement aux résultats sportifs », ajoute l’athlète.Mathieu Blanchard a diversifié ces dernières années son champ d’action en se lançant dans des courses mêlant performance sportive et aventures extrêmes comme la Yukon Arctic Ultra remportée en 2025 après sept jours passés dans le froid glacial de l’Amérique du nord et 806 km de marche par températures négatives. Il a même expérimenté la voile en disputant la Transat Café l’or l’an passé en compagnie de Conrad Colman. Chez Kiprun, la participation aux phases de co-développement produit fait partie intégrante du contrat. C’est le cœur du partenariat.
Le trail à l’heure des agents et des contrats structurés
Ce basculement dans la nature du partenariat n’existe pas sans un autre changement, plus discret mais tout aussi révélateur pour le secteur : la professionnalisation des négociations. Le contrat de Blanchard a été structuré via Eko Agency, dirigée par Riad Ouled, devenue en quelques années une référence du management dans le running français. Pendant longtemps, le trail avait fonctionné à l’écart du sport professionnel classique avec des relations directes, peu d’intermédiaires, une culture de l’informel. Cette période se referme. L’arrivée d’agents spécialisés, de contrats pluriannuels négociés, d’athlètes positionnés comme des actifs de marque à part entière : le trail rattrape les codes d’autres disciplines.
La discipline attire désormais des investissements en communication significatifs, elle génère une audience engagée à l’échelle internationale, et elle produit des profils d’athlètes « bankables » au-delà des seuls résultats sportifs. Blanchard lui-même l’exprime avec une formule qu’il emprunte à l’univers du cinéma : « Je ne veux pas tomber dans le syndrome d’Harry Potter — qu’on ne retienne de moi que mes performances », dit-il, en référence à Daniel Radcliffe, prisonnier d’un seul rôle. Cette phrase vaut programme. Elle dit qu’un athlète de haut niveau peut désormais négocier sa valeur non plus seulement sur ses chronos, mais sur sa capacité à incarner un projet industriel, à construire une narration, à durer après la performance. Kiprun l’a compris avant les autres. Reste à savoir si Salomon, et les marques historiques du trail, sauront en tirer les leçons.


