Partenaire majeur du rugby français depuis près d’une décennie, le groupe Altrad voit son engagement auprès du XV de France fragilisé par de nouvelles révélations judiciaires. Au-delà du cas personnel de Mohed Altrad, la question de l’origine des fonds finançant l’un des contrats les plus emblématiques du sport français se retrouve au centre du débat.
Pendant longtemps, le partenariat entre la Fédération française de rugby (FFR) et Altrad a été présenté comme l’un des grands succès commerciaux du rugby français. En étant le premier de l’histoire à associer sa marque au maillot du XV de France, le groupe montpelliérain a gagné une visibilité internationale rare pour une entreprise spécialisée dans les services aux secteurs du BTP et de l’industrie. Mais l’équation économique change de nature lorsque la justice s’intéresse à la provenance des fonds qui alimentent ce contrat. Les dernières révélations publiées par Mediapart, auxquelles s’ajoute désormais l’ouverture d’une enquête pénale pour fraude fiscale aggravée et blanchiment de fraude fiscale aggravée en bande organisée, placent le partenariat entre Altrad et la FFR dans une situation délicate. Selon les informations révélées, l’administration fiscale réclame 331 M€ au groupe fondé par Mohed Altrad.
Quand le sponsoring devient une question de conformité
Le cœur du dossier repose sur une structure créée à Dubaï en 2017, Altrad Hub DMCC. Les nombreuses filiales du groupe auraient versé chaque année des sommes importantes à cette société installée dans un paradis fiscal afin de rémunérer l’utilisation de la marque et certains services internes. L’administration fiscale soupçonne un mécanisme permettant de transférer des bénéfices hors de France. Que vient faire le XV de France dans cette affaire ? Mediapart affirme que l’argent transitant par cette entité aurait servi, depuis au moins deux ans, à financer le sponsoring du XV de France ! Aucun jugement définitif ne permet aujourd’hui d’établir cette accusation. L’enquête ne fait que commencer. Néanmoins, la question posée dépasse désormais le seul terrain fiscal : une fédération sportive peut-elle continuer à bénéficier sereinement d’un partenariat lorsque l’origine des fonds fait l’objet de telles interrogations ?
Pour la FFR, le risque est avant tout réputationnel. Le sponsoring moderne ne se limite plus à un apport financier. Il engage également l’image des ayants droit qui accueillent les marques.
Une relation déjà marquée par les controverses
L’embarras est d’autant plus grand que le nom d’Altrad est associé depuis plusieurs années à une autre affaire judiciaire concernant la gouvernance du rugby français. En décembre 2022, Mohed Altrad et Bernard Laporte avaient été reconnus coupables par le tribunal correctionnel de Paris dans une affaire de corruption et de trafic d’influence. Le dirigeant montpelliérain avait été condamné à 18 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende. Les deux hommes contestent ces décisions et seront rejugés en appel en 2027. Cette procédure concernait déjà les relations entre le sponsor et l’ancien président de la FFR. Le contrat conclu entre la fédération et le groupe Altrad figurait parmi les éléments examinés par les magistrats. Le paradoxe est saisissant. Alors que la nouvelle gouvernance fédérale entendait tourner la page des affaires ayant marqué l’ère Laporte, le principal contrat commercial du rugby français se retrouve à nouveau exposé aux procédures judiciaires entourant son partenaire.
Une finale du Top 14 sous le signe des questions de gouvernance
Le calendrier offre également une coïncidence particulièrement symbolique. Samedi, la finale du Top 14 opposera le Montpellier HR au Stade Toulousain. Sur le plan sportif, l’affiche constitue un classique du rugby français contemporain. Sur le plan institutionnel, elle met face à face deux acteurs confrontés à des problématiques de régulation économique. D’un côté, Montpellier reste indissociable de son propriétaire Mohed Altrad, dont les dossiers judiciaires s’accumulent. De l’autre, le Stade Toulousain a lui-même été sanctionné pour avoir contourné le salary cap mis en place par la Ligue nationale de rugby (LNR).
Longtemps présenté comme un modèle de valeurs et d’exemplarité, le rugby professionnel est confronté aux mêmes exigences de conformité que les autres industries du sport. Le cas Altrad pourrait ainsi dépasser largement le cadre d’une enquête fiscale. Si les soupçons venaient à être confirmés, c’est toute la chaîne de responsabilité entourant les grands contrats qui serait interrogée. Le rugby français, déjà secoué par plusieurs affaires ces dernières années, se retrouve une nouvelle fois confronté à cette réalité.