Dans les colonnes du quotidien suédois Expressen, les biathlète suédoise Elvira Oeberg et Sebastian Samuelsson remettent au centre du jeu une question structurelle pour le mouvement olympique : celle de la rémunération des athlètes aux Jeux. À l’heure où les revenus olympiques atteignent des niveaux historiques, le partage de la valeur interroge de plus en plus ouvertement.
Le modèle du Comité international olympique (CIO) repose sur une forte centralisation des recettes. Sur un cycle quadriennal, l’essentiel des revenus provient des droits de retransmission et du programme mondial de partenaires. Ces ressources sont ensuite redistribuées aux comités nationaux olympiques, aux fédérations internationales et aux comités d’organisation.
Les athlètes, eux, ne sont pas rémunérés directement par le CIO pour leur participation ou leurs performances. Leur équilibre économique dépend des aides publiques, des primes nationales et de leurs contrats de sponsoring individuels.
« Je trouve ça vraiment inadmissible, dit Elvira Oeberg. Je vais aux Jeux olympiques surtout pour faire parler de moi, mais je risque de me désister. Je ne gagnerai pas un seul centime à moins d’avoir de très bons accords avec mes sponsors. Et là, seules les médailles comptent. On s’accroche à l’idée que les Jeux olympiques étaient destinés aux amateurs, mais c’est une mentalité préhistorique. Aujourd’hui, on vient ici et on se fait exploiter. Sans nous, les athlètes, il n’y aurait pas de Jeux olympiques. Et même si c’est mon métier, je n’en tire aucun revenu. » La double championne olympique déplore de ne pas pouvoir mettre en avant ses sponsors.
Un avis partagé par son compatriote Sebastian Samuelsson qui, comme tous les athlètes suédois, n’est pas rémunéré non plus par son gouvernement. « Voyez l’industrie colossale que représentent les Jeux olympiques ! Et les partenaires prestigieux qu’ils ont ! Je préférerais que l’argent retourne aux athlètes plutôt que de voir les riches s’offrir un énième dîner raffiné ou un séjour dans un hôtel de luxe, juge le Suédois, qui regrette aussi de ne pas pouvoir s’appuyer sur ses sponsors. Si l’on s’en tient à l’idée originale des Jeux olympiques, à savoir une compétition pour les amateurs, pourquoi pas. Mais le sport d’aujourd’hui est bien différent. Je pense qu’il faut savoir partager les avantages. »
Ce décalage alimente une tension croissante. D’un côté, un événement global qui génère plusieurs milliards de dollars sur un cycle olympique ; de l’autre, des sportifs dont la carrière reste financièrement fragile, en particulier dans les disciplines hivernales.
Le précédent créé par l’athlétisme
Le débat a franchi un cap lorsque World Athletics a annoncé le versement de primes aux médaillés d’or dès les Jeux olympiques d’été de Paris 2024. Une première dans l’histoire olympique. Cette décision a modifié l’équilibre symbolique du système. Pour la première fois, une fédération internationale a assumé le principe d’une rémunération directe de la performance olympique, indépendamment des mécanismes de redistribution du CIO. Si une discipline franchit le pas, pourquoi pas les autres ?
La sortie médiatique d’Elvira Oeberg et Sebastian Samuelsson s’inscrit dans ce nouveau paysage. Elle pose implicitement la question d’une harmonisation entre disciplines et, au-delà, d’une évolution du cadre économique global des Jeux. D’autant que le biathlon figure parmi les disciplines les plus performantes en Europe du Nord. Les audiences, notamment en Scandinavie, en font un produit d’appel majeur.
Une bataille symbolique plus que contractuelle
Interrogé par Expressen, le CIO a répondu à ces critiques. « Les Jeux olympiques doivent être avant tout synonymes d’honneur, de communauté et de représentation de son pays, et non de récompense financière, réagit l’instance. Notre rôle consiste à réinvestir les revenus olympiques dans l’ensemble du mouvement sportif plutôt que de rémunérer des athlètes individuellement. De plus, nous souhaitons préserver la tradition olympique et éviter un système susceptible d’engendrer des injustices ou de détourner l’attention des valeurs olympiques. »
La prise de parole des athlètes suédois ne constitue pas une rupture immédiate. Elle agit plutôt comme un révélateur d’une transformation en cours. Leur prise de position intervient dans un contexte de montée en puissance des revendications d’athlètes sur les sujets de gouvernance et de redistribution. Les athlètes ne sont plus seulement des participants à un événement quadriennal ; ils sont devenus des actifs médiatiques, des vecteurs de sponsoring et des producteurs directs de valeur.
Au-delà de la dimension financière, le débat touche à la gouvernance. Le CIO défend historiquement un modèle de solidarité et de redistribution vers le développement du sport mondial. Toute rémunération directe centralisée des athlètes modifierait cet équilibre et pourrait rebattre les cartes entre fédérations internationales. Pour les sponsors, agences, détenteurs de droits, l’enjeu est double. D’un côté, une meilleure reconnaissance financière des athlètes pourrait renforcer leur exposition individuelle et leur attractivité commerciale. De l’autre, une évolution du modèle pourrait peser sur la structure de coûts et sur la répartition des revenus.