Plateformes d’un nouveau genre, Kalshi et Polymarket sont valorisées des milliards de dollars. En s’associant à ces deux acteurs, la NBA leur offre la caution d’une ligue majeure, alors que leur légalité est contestée devant les juges et au Congrès américain. Elle assure n’y gagner qu’un accès aux données, pour mieux protéger l’intégrité de ses matchs.
La NBA ouvre ses portes à Kalshi et à Polymarket, les deux principales plateformes américaines de marchés prédictifs, alors que les scandales liés aux paris sportifs fragilisent la confiance dans les compétitions. La ligue refuse de trancher le débat juridique qui oppose ces sociétés à plusieurs États américains, lesquels y voient des paris déguisés échappant aux réglementations locales. Elle défend une approche pragmatique : puisque les fans utilisent déjà ces plateformes, autant travailler avec elles pour surveiller les transactions. « Nous pensons être mieux placés pour protéger nos rencontres en collaborant avec ces entreprises, en accédant à leurs données et en comprenant ce qui se passe sur leurs marchés, plutôt qu’en nous voilant la face », résume Scott Kaufman-Ross, responsable des partenariats et de la distribution des médias de la NBA.
Voir pour protéger, le pari de la transparence
L’argument séduit par sa simplicité. Il prend toute sa force quand on regarde ce que ces marchés acceptent. On y parie sur à peu près tout, de la chute du régime cubain au classement du Ballon d’Or. Tout le monde se souvient des mises de dernière minute sur la chute de Nicolas Maduro au Venezuela, preuve qu’un marché ouvert à tous peut aussi attirer ceux qui en savent un peu trop.
Transposée au basket, la crainte est évidente : un pari placé sur une rencontre ou sur un joueur par quelqu’un qui connaît l’issue avant les autres. En obtenant l’accès aux données de ces plateformes, la NBA espère repérer plus vite les mouvements suspects. Mais cette vigilance a un prix, car la ligue s’assoit à la table de sociétés dont le statut même est discuté. La neutralité affichée n’est donc pas si neutre : un partenariat, même défensif, reste un geste commercial.
Paris déguisés ou produits dérivés ?
Le débat juridique explique pourquoi. En mars, le démocrate de Californie Adam Schiff et le républicain de l’Utah John Curtis ont déposé une proposition de loi intitulée « Prediction Markets Are Gambling Act ». Pour eux, ces marchés relèvent de la loi qui encadre les casinos et les jeux d’argent, et ne devraient donc pas proposer de paris sportifs dans les États où ils ne sont pas autorisés. En Arizona, son procureur général a engagé une action pénale contre Kalshi pour « paris illégaux ».
Les deux start-up rejettent cette lecture. Elles se présentent comme des places de marché de produits dérivés, où l’on souscrit des contrats financiers adossés à un événement. Elles sont d’ailleurs régulées par la CFTC, le gendarme américain des produits dérivés, au terme d’un différend avec la SEC qui a tourné à l’avantage du plus arrangeant des deux régulateurs. Faute de cadre uniforme, la Cour suprême devra probablement trancher pour éviter une cacophonie d’interprétations d’un État à l’autre.
Derrière la querelle de définitions se cache une question d’argent. Kalshi a levé un milliard de dollars en début d’année, pour une valorisation totale de 22 Md$. Polymarket serait en train de lever des fonds sur la base de 20 Md$. Ces montants disent la vitesse à laquelle le secteur grandit, mais aussi ce qui lui manque : une respectabilité que seules des institutions établies peuvent lui prêter. Une ligue de la taille de la NBA, qui s’associe à ces plateformes, apporte précisément cette caution. Elle affirme venir chercher des données pour défendre ses matchs. Pour les plateformes, l’accord a aussi une valeur d’image, au moment où leur légalité se joue devant les tribunaux. Kalshi et Polymarket vont pouvoir utiliser les logos des équipes, les données officielles de la ligue et promouvoir leurs services lors des retransmissions TV.
L’Europe, de son côté, ferme la porte
De l’autre côté de l’Atlantique, la question ne se pose pas dans les mêmes termes. En France, après avoir interdit les transactions financières sur Polymarket en 2024, l’Autorité nationale des jeux (ANJ) a bloqué cet été l’accès au site sur tout le territoire. Le régulateur relevait que, malgré l’interdiction, les internautes français pouvaient encore consulter la page d’accueil, qui affichait « en temps réel et de manière dynamique les cotes associées aux différents événements susceptibles de faire l’objet de paris », précise l’ANJ. Elle avait déjà mis en garde, en début d’année, contre des plateformes présentant « des caractéristiques addictives similaires aux jeux d’argent en ligne, mais amplifiées par l’absence de mécanismes de protection ».
La France n’est pas isolée. L’Allemagne, la Belgique, la Roumanie, la Suisse, la Pologne, les Pays-Bas, la Grèce, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, l’Ukraine et la République tchèque ont eux aussi restreint ou bloqué les marchés prédictifs. Ce qui, aux États-Unis, relève d’un flou juridique que la NBA choisit de contourner est donc traité ailleurs comme un risque à contenir.
Reste à savoir si observer revient à protéger. La ligue parie que l’accès aux données vaudra mieux que la distance, et la Cour suprême dira un jour si les plateformes qu’elle accompagne sont des places financières ou des bookmakers. D’ici là, l’accord de la NBA fait déjà de la ligue l’un des premiers grands détenteurs de droits à tester, en grandeur nature, cette approche. Une orientation qui contraste avec celle de Victor Wembanyama, qui a récemment assuré qu’il ne ferait jamais la promotion de telles plateformes.